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[12 juin 2005] Iconique ta mère

"Mémoire iconique".
Définition Modalité d'entrée visuelle dans le système de mémoire en vue d'un stockage d'information.
Source Bérubé, Louise. «Terminologie de neuropsychologie et de neurologie du comportement» Les Éditions de la Chenelière 1991.

C'est the nouvelle du jour. Florence libérée.
Tout le monde est content.
Moi le premier. Entre autre parce que ça fait des mois que j'ai envie d'analyser l'image de Florence, celle qui over-sature les médias, bricolage déconstructif impossible tant que cette image était chaude, accrochée à une actualité.

Que dire de cette image officielle de propagande ?
[D'une propagande qui s'assume comme telle. Jeu de miroir infini. La propagande crée l'image qui justifie la propagande.]

La première chose, c'est que tout le monde aime Florence.
Pourquoi ? Parce que Florence nous aime.

Il ne s'agit bien sûr pas de la "vraie" Florence, de la vraie personne qu'elle est, mais de la Florence iconique. Du support iconique de la propagande.

De la photographie.
Elle a été prise par un certain Louis Monnier.
J'ai trouvé sur le site PourFlorenceetHussein.org une autre photo de Florence issue du même shooting, juste avant ou juste après, un tout petit poil. Cette autre photo, presqu'identique à la Florence iconique, en diffère fondamentalement.
L'oeil est moins perdu, l'expression plus affirmée, le sourire plus réservé.
C'est la même personne.
Le "support de message" n'a en revanche strictement rien à voir.

Mais même la "vraie" photo, avec laquelle a été construite la Florence iconique, diffère de la Florence iconique.
Certes la personne ici photographiée est infiniment sympathique, elle a de beaux yeux, un sourire charmant, elle semble simple et bonne, mais, il y a plein de mais, les bouquins pour commencer, qui l'installent dans son univers à elle, elle sourit à quelque chose, on l'aime bien cette personne, mais rien ne nous garantit que, elle, elle nous aime.

C'est là l'extraordinaire réussite de la Florence iconique.
Mutation absolue de l'image.
Florence se met à nous aimer, nous, chacun de nous.

Elle devient littéralement christique.
Les chrétiens hébreux (peu nombreux mais ça existe) appellent Jésus "Yechoua ha Machiakh" (Jésus le Messie) et se considèrent comme "mechikhim" (messianiques).
Il se passe exactement la même chose avec Florence iconique.
Nous devenons tous mechikhim.

Au début de l'ère chrétienne, le machiakh hébreux est devenu en grec, la langue véhiculaire à l'époque dans l'est méditerranéen, kristos, qui veut dire la même chose mais peut aussi se traduire par "oint", celui qui a reçu l'huile sainte.

De nos jours l'application de l'huile sainte ça se fait avec Photoshop.
Entre la photographie de Florence Aubenas, journaliste à Libération, et la Florence iconique, l'onction photoshopique est assez subtile.
Très léger floutage, applatissement mince de la lumière, effacement de l'avant-bras droit et des livres, fin délavage des yeux, application d'une sorte de petits coups de pinceaux blancs et horizontaux.

Le résultat est une réussite sans précédent.

On pourrait s'en poser la question du pourquoi.
Pourquoi une incroyable telle réussite ?

A priori cette image, son choix et son traitement ne suivaient qu'un seul et unqiue but. Faire libérer une journaliste de Libération détenue en Irak par on se sait qui.
Je suis persuadé que les gens qui ont fabriqué et diffusé cette image n'ont jamais rien cherché d'autre.

Pourtant il s'est évidemment passé quelque chose qui dépasse tout le monde.

Florence iconique nous aime.
Sincèrement et profondément.
Nous aimons Florence iconique.
Profondément et sincèrement.

Un pays entier, et peut-être même au delà, se sent touché, au plus intime de soi, par le léger mouvement en avant de cette figure iconique majeure.
C'est comme une formidable élection politique sans politique.

Parlant du dernier référendum sur l'Europe Jean Baudrillard a eu une formule assez géniale: "
Les raisons politiques du non ne sont pas des raisons politiques".
[Le Monde 2, du 28 mai 2005.]

Je crois que c'est la bonne piste.
La politique sans politique c'est de la religion.
C'est profondément humain.
C'est simple.
Ca parle à tout le monde.
C'est raisonné et profondément affectif.
C'est intelligent et au niveau de chacun.
C'est sensible et déterminé.
C'est féminin.

C'est Florence iconique.

Cette image a tout simplement percuté son époque de plein fouet.
Foin d'hommes, une femme.
Foin de paroles, un sourire.

Elle nous dit le grand indicible.
Kristos a terrassé le logos.

Nul ne peut dire qu'il n'a pas été touché.

C'est une communion totale.



[PS 1: Ca ne me regarde évidemment pas, mais on ne peut que s'inquiéter du choc que la "vraie" Florence Aubenas, dans un avion la ramenant à Paris à l'heure où j'écris ces lignes, va se manger en pleine tronche lorsqu'elle va piger l'ampleur ce qui s'est passé durant sa longue absence.
Y a quand même de quoi déstabiliser les plus solides, les plus costauds.
Vous vous barrez Pinot simple journaliste et vous revenez demi-dieu.
Je souhaite sincèrement à cette jeune femme de ne pas se faire trop plomber.]

[PS 2: cf le post "Vie privée"].