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[1er juillet 2005] Vie privée

Le retour de Florence Aubenas aura été un de ces grands flonflons exubérant
comme les médias les adorent.

1. Premier constat, la jeune femme ne ressemble que de très loin à son icône
[cf le post "Iconique ta mère"]. C'est infiniment rassurant. Elle est plus sèche
(il est vrai qu'elle a maigri en détention), elle n'a surtout rien d'une sainte nitouche vaguement maternisante.

2. Second constat, c'est un personnage truculent. Le contraire d'une figure de silence. Une solide tchatcheuse, vive, enjouée, et dotée d'un sens de l'humour ravageur (extraordinaire conférence de presse, deux jours après son retour).
On a certes frôlé l'overdose médiatique. C'est la loi du genre. Florence Aubenas donne plutôt l'impression de s'être acquittée de ce job très professionnellement (même si d'autres options étaient possibles) comme elle le dit dans une interview du Elle de cette semaine (n° 3104 - "
J'ai parlé à la télé et à la radio parce que mon histoire était dans l'actu"), papier intelligent, et intelligemment venu à contretemps de la vague principale.

Une déclaration de FA, dans ce même papier m'a toutefois fait tiquer.
"
Je n'ai pas de vie privée et je le revendique".
Bon, on veut bien comprendre l'aspect grande fille célibataire sympa, et le côté famille potache de la rédac de Libé, on est quand même troublé.
La question c'est à la fois "Est-ce qu'on peut, est-ce qu'on doit vraiment tout dire ?", et c'est aussi que ce qu'évoque FA n'appartient pas en propre au réel. On se croirait dans un film américain des années 40, genre Capra ou Lubitsch.
Ce qu'elle nous dit de sa vraie vie nous dit que sa vie n'est peut-être pas si vraie que ça, dans son en-deça immédiat.
C'est assez gênant de voir quelqu'un livrer son intimité à ce point là, sans qu'on ne sache si c'est délibéré, ou si le locuteur a vraiment conscience des limites qu'il franchit.
Venue dans la foulée la déclaration sur le savon, cette odeur délocalisée, le trouble qu'il y a à ne pas toujours savoir exactement où l'on est, ne fait que renforcer un sentiment de malaise diffus.

En même temps il y a un côté rigolo, qui défie (ou renforce) la logique.
La plupart des people étalent leur vie privée dans les médias.
Qui de ce fait n'est plus une vie privée.
FA, en revendiquant (mais sans l'étaler) une non vie privée, installe le paradoxe de la transparence totale. Elle donne à voir ce qui ne peut être vu tout en étant visible.

Un second extrait de l'interview de Elle (en fait plus avant dans le papier) fait chauffer à blanc le paradoxe de la transparence totale.
FA se plaint de voir ce qu'elle donne à voir. "
Entendre parler de soi publiquement à un côté violent" dit elle.
Dont acte. FA n'a pas, surtout pas, choisi de faire l'actu. La faisant par la force des choses, et l'entretenant par honnêteté journalistique, elle se trouve sujet actif d'un "
Entendre parler de soi publiquement" qui la gêne, en même temps qu'elle révèle et revendique dans ce "parler de soi" public le fait de ne pas avoir "de vie privée".

Ca boucle terriblement.
Une des clefs de l'énigme c'est évidemment cette affaire de "
parler de soi".
Il se redouble:
1. Les médias (les supports) ont à la base une forte tendance à parler d'eux-mêmes. Le cas, de plus en plus commun, du journaliste enlevé (le journaliste tombé dans le puits auto-référentiel de l'actu) pousse cette tendance dans ses limites extrêmes.
Le rapporteur d'actualité devenu sujet d'actualité renvoie les médias (les supports toujours) à une forme paroxystique du
parler de soi.
2. De retour à Ithaque le rapporteur d'actualité devenu sujet d'actualité surajoute au
parler de soi des médias (les supports) son parler de soi personnel (il faut bien humaniser le héros pour précisément le déshéroïser).
Je crois que c'est là que ça coince. On est, par ce redoublement, en pleine construction d'un mythe.
Et je ne suis pas autrement étonné que le
parler de soi final du héros en voie de réhumanisation renvoie directement à la mythologie standard du journalisme (une bande de copains sans vie privée entièrement dévoués à leur boulot).
Poussé dans ses retranchements le journalisme finit par nous dire
qu'il est avant tout désir de journalisme.
Qu'il n'agit pas mais qu'il se projette.

La Florence iconique d'avant le retour à Ithaque n'était donc pas une illusion.
C'était l'expression d'un enjeu.